La Reine morte d’Henri de Montherlant (livre & film)

Inès de Castro se jetant avec ses enfants aux pieds d'Alphonse IV       Inès de Castro se jetant avec ses enfants aux pieds d’Alphonse IV roi de Portugal, pour obtenir la grace de don Pedro, son mari (Eugénie Servières, 1822)

Le mois dernier j’ai emprunté à la médiathèque le film La reine morte, une adaptation télévisée de la pièce de théâtre d’Henri de Montherlant. Une semaine après j’empruntais le livre. Pour les deux ce fut un énorme coup de cœur dont j’ai envie de vous parler.

La véritable histoire – Portugal, XIVème siècle

inesLa reine morte se base sur des évènements de l’Histoire du Portugal au XIVème siècle qui ont marqué les mémoires. Inès de Castro est la dame de compagnie de Constance de Castille qui va épouser Pierre du Portugal le fils héritier (Pedro dans la pièce). Le prince tombe amoureux d’Inès et même après la mort de son épouse leur relation continue pendant plusieurs années et Pedro ne veut pas accepter un autre mariage. Cette relation provoque un grand scandale à la Cour et entraine une crise politique. Pour séparer les amants les hommes politiques de la Cour conseillent au roi (le père de Pedro) de tuer Inés. A la mort de son père Pedro est proclamé roi, il annonce qu’il avait quelques années auparavant épousé en secret Inés de Castro. Il fait alors déterrer le corps d’Inés pour son couronnement et la faire proclamer reine et il oblige tous les grands du royaume à lui baiser la main.

La pièce

livre reineA partir du XVIème siècle des récits espagnols reprennent cette histoire et plusieurs pièces et textes ont été écrits au cours des siècles sur cette histoire de la Reine morte. Henri de Montherlant en 1942 décide d’en faire une adaptation libre en français.

On retrouve dans cette pièce le thème classique de l’amour contrarié par la raison d’état. Un roi veut que son fils héritier épouse une personne influence (l’Infante de Navarre) mais le prince est amoureux d’une autre avec qui il s’est marié en secret. Mais cette pièce c’est bien plus que ça. Le texte d’Henri de Montherlant est si beau que lors de ma lecture je le récitais lentement à voix haute, un sourire aux lèvres. La complexité des personnages est fascinante, cette histoire tragique happe complètement son lecteur durant toute la durée de la pièce.

theatreLa reine morte à la Comédie-Française en 1942, pièce jouée sous l’Occupation

On ressent la douleur du fils qui se sent comme un étranger pour son père qui ne l’aime pas, la détresse de ce père qui approche de la mort et que le pouvoir épuise, l’amour passionné et naïf des deux amants, le contraste entre la grande et fière Infante et la douce et innocente Inès.

PHOTOS-La-Reine-morte-un-telefilm-a-decouvrir-ce-soir-sur-France-5« Si un homme s’était donné le ridicule de m’aimer, j’y aurais prêté si peu d’attention que je n’en aurais nul souvenir. »

C’est le personnage de l’Infante de Navarre que j’aime le plus. Pourtant c’est un personnage que l’on ne voit que deux fois dans la pièce (je ne compte pas celle de l’acte III avec l’ombre) mais ses répliques sont celles qui ont eu un fort impact sur moi.  Elle a seulement 17 ans mais déjà un comportement de Reine, elle est forte presque virile. Elle est le fils que Ferrante le roi aurait dû avoir comme il le dit lui-même. J’ai déjà relu à plusieurs reprises les répliques de l’Infante, c’est le genre de personnage que je rêverai de jouer ! Sa rencontre avec Inès dans l’Acte 2 tableau II scène IV est sûrement le moment que je préfère dans la pièce. Sa vision de l’amour et son attitude me bouleversent totalement. Par ailleurs l’autre personnage qui m’a marqué c’est Ferrante, le roi.

C’est tragique, puissant, une lecture complètement hors du temps !

Si vous voulez lire cette pièce je vous conseille l’édition de folio qui propose plusieurs documents supplémentaires à la fin du livre concernant la création de cette pièce, les commentaires de Montherlant sur les acteurs après la première représentation à la Comédie-Française sous l’Occupation en 1942, sa relecture de la pièce douze ans après sa publication et le témoignage émouvant de prisonniers français qui ont joué cette pièce pendant quelques années durant la guerre pour s’évader et échapper au quotidien difficile de la mine.

Le film

la_reine_morte_pierre_boutron

J’ai ressenti la même chose en regardant l’adaptation au cinéma de 2009. C’est un film mais il conserve le texte de Montherlant. C’est assez particulier, je dirai que c’est du théâtre filmé, je ne sais pas comment le définir exactement. Pour que vous compreniez voici en vidéo le début du film avec la célèbre réplique de l’Infante que j’aime tant !

Le film est assez fidèle à la pièce car une grande partie du texte a été conservé. Selon moi les interprétations les plus justes sont celles de Michel Aumont pour le roi Ferrante et Astrid Berges Frisbey pour l’Infante. Je n’ai pas apprécié l’interprétation de Thomas Jouannet en Pedro mais c’est sûrement car je n’aime pas ce personnage dans la pièce. Le couple qu’il forme avec Gaëlle Bona en Inès dans le film est peu crédible, niais (leurs baisers sont assez ridicules) alors que dans la pièce je trouve leur amour beau. J’ai préféré suivre leur amour avec le texte plutôt qu’à l’écran. J’ai été également déçu que le personnage de Dino del Moro, le jeune page qui a un rôle important dans la pièce, n’existe pas dans le film. J’ai déjà envie de revoir ce film !

Cela fait maintenant quelques jours que j’ai lu et vu cette pièce mais je ne cesse d’y penser, de l’analyser et j’ai envie d’en parler tout autour de moi. J’espère vous avoir donné envie de lire cette magnifique pièce de théâtre ou de visionner son adaptation télévisée.

6b2aaf2a5d4d34b60d98ee39143cb349 Tirade de l’Infante qui ouvre La Reine morte :

« Je me plains à vous, je me plains à vous, Seigneur. Je me plains à vous, je me plains à Dieu. Je marche avec un glaive enfoncé dans mon cœur. Chaque fois que je bouge, cela me déchire. Vous êtes venu, Seigneur, dans ma Navarre (que Dieu protège !) pour vous y entretenir avec le Roi mon père des affaires de vos royaumes. Vous m’avez vue, vous m’avez parlé, vous avez cru qu’une alliance entre nos couronnes, par l’instrument du Prince votre fils, et de moi, pouvait être faite pour le grand bien de ces couronnes et pour celui de la chrétienté. Vous deux, les rois, vous décidez d’un voyage que je ferai au Portugal, accompagnée de l’Infant, mon frère, peu après votre retour. Nous venons, nous sommes reçus grandement. La froideur du Prince, à mon égard, ne me surprend ni ne m’attriste. J’avais vu plus loin au-delà de lui, je voyais l’œuvre à faire. Trois jours se passent. Ce matin, don Pedro, seul avec moi, me fait un aveu. Il plaide n’avoir su vos intentions qu’à votre retour de Navarre, quand il était trop tard pour revenir sur notre voyage. Il me déclare que son cœur est lié à jamais à une dame de votre pays, dona Inès de Castro, et que notre union n’aura pas lieu. Je crois que si je ne l’avais retenu il m’eût conté ses amours de bout en bout et dans le détail tant les gens affligés du dérangement amoureux ont la manie de se croire objet d’admiration et d’envie pour l’univers entier. Ainsi on me fait venir, comme une servante, pour me dire qu’on me dédaigne et me rejeter à la mer Ma bouche sèche quand j’y pense. Seigneur, savez-vous que chez nous, en Navarre, on meurt d’humiliation ? Don Guzman Blanco, réprimandé par le roi Sanche, mon grand-père, prend la fièvre, se couche, et passe dans le mois. Le père Martorell, confesseur de mon père, lorsqu’il est interdit, a une éruption de boutons sur tout le corps, et expire après trois jours. Si je n’étais jeune et vigoureuse, Seigneur, de l’affront que j’ai reçu du Prince, je serais morte. J’ai laissé parler l’Infante. Sa sagesse est grande, et sa mesure. J’ajouterai seulement qu’il en est de nous comme d’un arbuste dont on veut brutalement arracher une feuille. On arrache une seule feuille, mais tout l’arbre frémit. Ainsi, de l’outrage fait à l’Infante, toute la Navarre est secouée. Par respect et par affection vraie pour Votre Majesté, nous préférons nous contenir dans la stupeur, de crainte de nous déborder dans le courroux. »

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6 réflexions sur “La Reine morte d’Henri de Montherlant (livre & film)

  1. Je ne connaissais absolument pas cette page historique et j’ai très envie de lire la pièce à présent! Je n’ai pas l’habitude de beaucoup lire du théâtre et à part Hernani de Victor Hugo il y a peu de pièces où j’ai pris du plaisir à la lecture mais cette histoire et ton enthousiasme me donnent envie de réitérer l’expérience ^^ L’adaptation à l’écran m’inspire un peu moins.

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