Le jour d’avant de Sorj Chalandon

9782246813804-001-T« Elle se gavait d’hommes la mine. Elle avait faim de nous. Jamais elle ne nous laisserait en repos. »

Comment trouver les mots pour vous parler de ce livre… Il y a quelques années un ami libraire m’avait conseillé Le quatrième mur du même auteur mais je l’ai laissé traîner dans ma PAL. L’année dernière j’ai offert un des livres de Sorj Chalandon à mon papa. Depuis il a lu toute sa bibliographie et Chalandon est devenu un de ses auteurs préférés.  Je savais que j’allais le rencontrer fin septembre (je vous en parle plus loin dans cet article) donc j’ai décidé de lire son nouveau roman et… c’est mon coup de cœur de la rentrée littéraire 2017 !

Dans ce roman bouleversant, Sorj Chalandon rend hommage aux quarante-deux personnes « tuées par la mine, le rendement, et le souci d’économies », le 27 décembre 1974, à la fosse Saint-Amé de Liévins-Lens. A cette époque Sorj Chalandon a 22 ans, il est dessinateur pour la journal Libération et ce drame le marque profondément.

lievin_0(Photo AFP)

Le narrateur de ce roman s’appelle Michel, un chauffeur-routier qui habite à Paris et qui est hanté par la mort de son frère Jojo tué par un coup de grisou à la mine dans l’accident du 27 décembre 1974. Michel a un besoin de vengeance mais surtout un besoin de vérité. Il veut trouver les responsables et surtout le contremaître qui n’a pas assuré la sécurité de ses mineurs.

Il se dégage tellement de tristesse et de mélancolie de ce livre à la fois par rapport aux événements du passé qui hantent Michel mais aussi avec la narration contemporaine de Michel car au début on le suit lorsqu’il accompagne sa femme malade jusqu’à la mort.

Le style d’écriture m’a touchée… C’est un style percutant et empreint d’humanité avec des phrases courtes au présent, beaucoup de descriptions de ce qui entoure les personnages, des objets/sons/sensations du quotidien. Mais surtout c’est une plume qui façonne la psychologie des personnages tour à tour avec douceur et dureté.

« Ne fais jamais d’enfant, Michel. S’il te plaît. C’est trop de souffrances. »

ob_b3e1e4_4-22-fevrier-1985-obseques-des-22-vi(Photo AFP)

Vers le milieu du roman il y a un retournement de situation complètement inattendu mais qui donne tout son sens au roman. J’étais incrédule mais surtout impressionnée par le coup de génie de l’auteur. Avec ce retournement de situation on comprend que ce roman ce n’est pas simplement une dénonciation des conditions des ouvriers/mineurs mais plutôt un roman sur la culpabilité. La deuxième partie du roman était fascinante, j’ai découvert le fonctionnement d’un procès, suivi avidement les plaidoiries des deux parties. Michel n’hésite pas à tomber dans la barbarie pour se retrouver face à la justice des hommes.

C’est un livre dont on ne ressort pas indemne. Durant ma lecture j’étouffais comme ces mineurs dont les poumons sont remplis de silicose, je pleurais pour les gueules noirs ces survivants des mines et les familles endeuillés. Après ma lecture j’étais sonnée ou alors je cherchais fiévreusement des articles sur cet accident. C’est ce genre de livre qui donne tout son sens à une vie de lecteur. Ce n’est pas une lecture doudou, ce n’est pas une lecture qui permet de s’évader. Mais ce genre de lecture éprouvante ou l’on souffre en même temps que les personnage est nécessaire. Pour vous donner un exemple comment ne pas être révolté en apprenant ce que les veuves de mineurs ont enduré à la suite de la mort de leur mari : « Rendre justice aux veuves humiliées, condamnées à rembourser les habits de de travail que leurs maris avaient abîmés en mourant. »

IMG_5435Le jour d’avant est un livre incontournable de cette rentrée littéraire. C’est un grand Livre écrit par un grand Auteur comme j’ai eu l’occasion de le constater avec mon père lors d’une rencontre à la librairie Mollat le vendredi 29 septembre 2017.

Durant cette conférence Sorj Chalandon parle de son nouveau roman, de son processus d’écriture, des années où il a été journaliste de guerre. C’est la meilleure conférence d’auteur à laquelle j’ai pu assister. J’ai beaucoup aimé son échange avec une ancienne journaliste de France Inter et France Culture. Lorsque la librairie Mollat publiera la vidéo de cette conférence sur sa chaîne youtube je l’intégrerai dans cet article. Lors de la dédicace, c’est la première fois que j’étais aussi intimidée en rencontrant un auteur.

Je vous glisse aussi une réponse de Sorj Chalandon tirée d’une interview de Babelio (très bonne interview que vous pouvez lire en intégralité ici)  :

« Vous présentez la mine comme un monstre affamé qui dévore les hommes de l’intérieur, lentement mais sûrement. A votre avis, y a-t-il un équivalent de la mine aujourd’hui dans le monde ouvrier ?

« Je n’ai pas d’avis. Je ne suis ni sociologue du travail, ni historien. Je vois simplement la caissière de magasin qui ne peut prendre sa pause alors que son ventre souffre. Je vois le guichetier insulté derrière son hygiaphone. Je vois les premiers métros parisiens, bondés de travailleurs étrangers que la France embauche à l’aube sans leur offrir de papiers en règle. Je vois les nettoyeurs de bureau, les passeuses de serpillières, les derniers ouvriers à la chaîne qui dorment dans le bus après le travail. Je vois les maçons sous la pluie, les couvreurs de toit dans le vent. Je vois les gamins en vélo pédalant dangereusement entre les voitures pour livrer des repas qu’ils ne pourront jamais s’offrir. Je vois les balayeurs de rues, les ravaleurs de quais, les ouvriers de nuit penchés sur les ballasts. Je vois les marins sous-payés. Je vois les grappes d’hommes, sur les trottoirs aux portes de Paris, qui attendent un boulot au noir sur les chantiers. Je vois les travailleurs, un lundi matin, qui apprennent à la grille de leur usine, qu’un patron voyou a déménagé leurs machines dans la nuit. Je vois les agriculteurs qui se pendent au faîte de leur grange. Je vois les petits commerces qui ferment. Les kiosquiers qui baissent les bras. Je vois les gamins, cravate trop large, trembler avant l’entretien d’embauche. Je vois les chômeurs de 55 ans. Les sans-emploi de 18. Je vois les inconnus, les invisibles, les sans-rien-du-tout que nous enjambons.

Je n’ai pas d’avis, je regarde et je vois. »

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8 réflexions sur “Le jour d’avant de Sorj Chalandon

  1. Ce livre doit être très émouvant car il t’a inspiré une chronique vraiment saisissante !!! Elle est vraiment très bien développée et engagée. Je regrette même de ne pas l’avoir lu plus tôt pour faire concorder la lecture avec la rencontre de l’auteur mais je te remercie de nous l’avoir fait vivre par procuration 🙂 En plus avec ton papa ça devait être très intense comme moment !
    Dès les premières lignes j’ai su que je devais le lire et la réponse à l’interview n’a fait que confirmer ce sentiment.
    J’espère t’en reparler bientôt 🙂

    Aimé par 1 personne

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